Quelle place pour la microfinance en Europe?

Depuis sa création par Mohammad Yunus, la microfinance apparait comme un outil d’avenir, en rupture avec les systèmes traditionnels. En Europe, et particulièrement en Europe de l’Est, la microfinance est un secteur en pleine effervescence, avec une augmentation de 30% de porteurs de projets entre 2012 et 2018. Actuellement, 2.5 millions d’acteurs en bénéficient. L’European Microfinance Network (EMN) prévoit même la création de 4 millions de micro-entreprises et 7 millions d’activités informelles en cours de régulation.

Un modèle solidaire progressant doucement au cœur d’institutions reconnues

Originellement, la microfinance est destinée aux porteurs de projets dits « fragiles » par les systèmes financiers traditionnels. Cependant, elle sait s’ajuster à traver l’Europe aux contextes bancaires et aux politiques établies par les institutions gouvernementales en direction du marché du travail.

Dans le cadre de la législation française, les micro-entrepreneurs bénéficient d’un système garanti par l’Etat. En effet, le Fonds de Cohésion Sociale, créé par la Loi de programmation de cohésion sociale (LPCS, 2005) offre une garantie de l’Etat sur l’ensemble des microcrédits. Ce modèle permet, via l’accompagnement par un établissement bancaire agréé par le FCS :

  • Quand le microcrédit est remboursé (80% des cas), que le micro-entrepreneur profite du suivi prévu par la loi au sein du système bancaire;
  • Quand il y a défaut du micro-entrepreneur (20% des cas), que l’établissement bancaire soit remboursé par la BPI, à hauteur de 50% du prêt.

Les atouts de cette approche sont nombreux et essentiels. Tout d’abord, l’accès à des taux d’intérêts sensiblement proches de ceux appliqués en général sur le marché, et ne nécessitant que peu de cautions personnelles, offre une grande aide à tous les micro-entrepreneurs. De plus, ces crédits sont en priorité à destination de personnes en recherche d’emploi, voire en situation de marginalisation économique et sociale.

Cette politique d’aide offre à ceux qui en ont l’opportunité une indépendance, s’inscrivant dans une cohésion sociale défendue par la Stratégie de Lisbonne (dès 2000), puis par la stratégie Europe 2020, signée en 2010. Ce suivi, initié par le secteur bancaire, et permet à l’entrepreneur de construire pour l’avenir son expérience du monde financier traditionnel.

Des craintes naissantes autour de la pérennité des valeurs fondatrices

Certains observateurs, peu au fait du fonctionnement du secteur micro-financier, y voient un outil spéculatif. Quelques institutions micro-financières ont été pointées du doigt pour un comportement allant à l’encontre des valeurs originelles du secteur, notamment en délaissant les micro-entrepreneurs pauvres pour privilégier des porteurs de projet plus rentables et moins exclus socialement.

Cette crainte s’ajoute au constat, observable à l’international, de taux d’intérêt parfois abusifs : les montants prêtés étant moins élevés, l’intérêt perçu par l’organisme de prête est lui aussi plus faible.

De plus, les Instituts de Microfinance (IMF) ne reposent pas sur l’épargne de clients et, de ce fait, ne profitent pas de l’aisance d’offres de prêts des banques européennes. Le taux d’intérêt pratiqué par les IMF leur permettent de répondre à leurs besoins de financement liés à leur gestion et aux risques potentiels de non-recouvrement. Selon le CGAP, la moyenne pratiquée des taux en 2018 s’élèvait à 27%. En outre, toujours selon le même rapport seules 150 des 10 000 sources de microcrédit sont financèrement viables.

Cette pratique des taux permettrait à des organismes, des banques notamment, de présenter des taux similaires sans pour autant en avoir la nécessité. Cette éventualité fait naître de nouveaux doutes chez les détracteurs de la microfinance, notamment ceux qui redoutent une récupération capitaliste et rentable d’un projet solidaire s’inscrivant dans une rupture avec l’ordre financier traditionnel, et ce d’autant plus avec le recours des banques qui en sont le symbole.

Quelles réponses des politiques solidaires et du monde financier établi ?

En réponse aux critiques les plus virulentes, il évident que la recherche de la rentabilité via les taux n’est pas possible pour la banque. En effet, celle-ci, dans le cadre de la loi, se doit de rentrer dans un système conforme aux normes instituées par les politiques européennes.

Pour cette institution du monde financier traditionnel, ce processus d’accompagnement par l’inclusion économique lui offre l’opportunité d’accueillir un nouvel acteur. A court, moyen et long terme, le dispositif représente un bénéfice pour les deux parties.

En outre, en Europe de l’Ouest, le Return On Equity (ROE) du monde de la microfinance est négatif. Cela traduit le fait que le microcrédit n’apparaît pas comme un secteur rentable pour le moment, mais comme un outil des banques pour s’inscrire dans une dimension de responsabilité sociale (RSE), promue par les institutions gouvernementales.

Ces critiques envers les objectifs du microcrédit qui n’ont également pas lieu d’être

Dans les pays émergents où il s’est structuré, le modèle financier alternatif du microcrédit constitue un moteur de croissance et, surtout, un outil de lutte contre la pauvreté. En Europe, en revanche, il s’inscrit plus dans des démarches politiques de lutte contre l’exclusion sociale et d’opportunité de retour à l’emploi. De façon indirecte, la microfinance se présente comme un levier de lutte contre la pauvreté en offrant à ceux qui en bénéficient une opportunité de sortir de l’exclusion sociale par la création ou la reprise d’entreprise.

Par le passé, la microfinance a été maintes fois récompensée sur la scène internationale mais peu en raison de ses progrès sur le sol européen. Bien que le domaine se soit dans un premier temps développé en Europe de l’Est, son adaptation au système financier d’Europe de l’Ouest représente un véritable enjeu pour les objectifs d’inclusion sociale portés par des membres de l’Union Européenne. La confiance qu’accordent les institutions gouvernementales et financières de ces pays au microcrédit, notamment par le biais des banques, laisse présager un avenir radieux à son développement sur tout le continent européen.

Par Victor LAVILLE DE LACOMBE, Vice-Président de Dauphine Microfinance 2020-2021

L’essor du financement alternatif en Afrique

Longtemps considérée à la traîne, l’Afrique semble enregistrer un regain important pour la finance alternative ces dernières années. En 2018, selon le Global Alternative Finance Market Benchmarking Report [1] du Cambridge Centre for Alternative Finance (CCAF), le marché a levé 209,1 millions de dollars sur le continent. Cela représente une augmentation de 102 % par rapport au volume de 2017, qui s’élevait à 103,8 millions de dollars, d’autant plus impressionnante qu’en 2013, son volume était seulement de 44,4 millions de dollars.

Malgré ce développement rapide, le marché de la finance alternative africain reste encore relativement nouveau et modeste. Sur le continent, elle est fortement reliée à la problématique de l’inclusion financière dans le sens où elle participe à démocratiser l’accès au financement de divers groupes. Des études suggèrent que la microfinance, ou encore le crowdfunding adapté sous certaines conditions, pourrait présenter un levier important pour le développement économique et social de l’Afrique.

Entre modèles formels et informels des formes de financement alternatif

Comme le définit le Cambridge Centre for Alternative Finance (CCAF), la finance alternative se réfère aux processus et instruments financiers qui ont émergé des suites de la crise économique et financière de 2008 à l’origine d’une certaine défiance vis-à-vis du système bancaire traditionnel et des marchés de capitaux. Elle encourage ainsi une réappropriation de son argent au profit d’une économie réelle, de proximité par la mise en service d’outils, le plus souvent digitaux, de collaboration financière.

Les solutions de financement liées à cette nouvelle forme de financement changent d’un pays à un autre. En Afrique, il apparait que les plateformes informelles semblent bénéficier d’une plus grande popularité par rapport aux plates-formes de financement participatif formalisées, notamment en raison des coûts et d’un manque de confiance. En effet, les collectes de fonds se font notamment via les réseaux sociaux (comme WhatsApp, Facebook) qui sont ouverts à tous, ou par des transferts d’argent via téléphone portable. Par ailleurs, une majorité des services de microfinance est aussi liée à l’informel – à l’image des « tontines » ou des « banquiers ambulants » – dans des régions où l’inclusion bancaire est très faible. Néanmoins, des ONG et, depuis quelques années, des banques, concurrencent ces secteurs informels en développant des offres et services dédiés.

La microfinance, un accélérateur d’inclusion financière

Depuis son apparition dans les années 70, la microfinance ne cesse de proposer des services financiers adaptés aux plus démunis, surtout en Afrique où le taux de bancarisation est estimé à seulement 15%. La Banque africaine de développement suggère que la digitalisation des services financiers, entamée depuis une décennie, participe à accélérer cette inclusion financière. C’est notamment dû à l’essor des entreprises FinTech ou des opérateurs de réseaux mobiles qui proposent des produits et des services numériques innovants. Parallèlement, les banques et les institutions de microfinance traditionnelles s’engagent, elles aussi, de plus en plus dans cette numérisation. Par exemple, selon l’enquête du Consultative Group to Assist the Poor (CGAP) sur l’inclusion financière (FII), en 2017, la plupart des Ivoiriens qui accèdent aux services financiers formels le font via le mobile money. De plus, presque tous les adultes qui utilisent les services financiers des institutions financières traditionnelles (banques et IMF) utilisent également le mobile money.

Toujours selon la Banque africaine de développement, la crise du coronavirus a contraint les institutions financières à accélérer l’adoption de solutions numériques, afin de réduire les contacts physiques entre leur personnel et leurs clients, mais aussi pour diminuer les coûts dans un contexte de réduction des volumes d’affaires, des taux d’intérêt et, dans le cas des prêteurs, de risque de crédit accru. Aussi, ce processus s’accompagne, à des degrés divers, de mesures prises par les régulateurs pour promouvoir les transactions et les services de paiement numérique, ou encore d’une virtualisation de la main-d’œuvre. En effet, comme l’alerte le CGAP, le développement du mobile money peut amener à l’apparition d’une fracture numérique, dans laquelle les différences de compétences numériques de base vont conduire à des écarts dans l’accès aux comptes et aux services financiers. Les politiques ont donc une responsabilité première pour développer les compétences numériques et financières de base, tant pour les enfants, dès l’école primaire, que pour les adultes. Il est également suggéré de promouvoir des canaux alternatifs comme les réseaux d’agents bancaires.

Le Crowdfunding, un levier de développement

Alors que près de la moitié des PME et startups africaines souffrent d’un accès aux financements, selon Thierry Barbaut, consultant en stratégie digital en Afrique et en charge de la stratégie numérique pour La Guilde, la création d’un cadre favorable au développement du crowdfunding permettra à l’Afrique d’apporter de nouvelles sources de financement adaptées aux besoins de ces entrepreneurs :

  • Les plateformes de crowdfunding en prêt et en investissement se révèlent être une solution efficace de par leur accessibilité, la rapidité de leur mise en œuvre et leur gestion mutualisée des risques pour renforcer les fonds propres des entreprises et financer leurs besoins de fonds de roulement.
  • L’equity crowdfunding apporte une solution de financement en capital adaptée aux startups et aux projets innovants qui manquent de financement à cause de leur caractère risqué. C’est également un outil promotionnel puissant permettant aux projets de rayonner au-delà des frontières de leur pays d’implantation.
  • Le crowdfunding comble un vide dans la chaine de financement des entreprises (equity gap) en finançant les startups et les PME dans les premières phases de leur développement (amorçage, R&D, création etc.). Ainsi, les entreprises pourront bénéficier d’un effet de levier et accéder à d’autres sources de financement plus conventionnelles (banques, fonds d’investissement etc.).

Il a été montré que la croissance du marché de la finance alternative africain s’explique en partie par une amélioration de l’environnement réglementaire ces dernières années. En 2020, trois pays, à savoir l’Algérie, le Maroc et la Tunisie, ont adopté un cadre juridique qui encadre les activités de financement collaboratif, ce qui représente un avantage unique pour le développement des écosystèmes FinTech nationaux. Néanmoins, la règlementation de cette activité demeure encore un enjeu majeur pour le continent.

A l’heure actuelle, le crowdfunding participe pleinement à la lutte contre le Covid-19 en Afrique. Par exemple, au Burkina Faso une plateforme de financement participatif baptisée Coronathon a permis à plusieurs acteurs, parmi lesquels des membres du gouvernement, des patrons de grandes firmes et de TPME ainsi que la loterie nationale burkinabée, de contribuer massivement à la gestion de crise du Covid. Par ailleurs, l’Association des plateformes de crowdfunding en Afrique s’est elle aussi mobilisée pour contribuer aux levées des fonds en faveur de la lutte contre l’épidémie.

Comme le souligne l’Agence française de développement, la microfinance est aujourd’hui une composante essentielle du système financier dans les pays du Sud, mais elle a encore de nombreux défis à relever, à commencer par rester un outil au service du développement et de l’inclusion financière des populations, tout en maintenant l’équilibre entre sa mission sociale et sa viabilité économique.


[1] Ce rapport regroupe les informations de plus de 1227 entreprises dans les 185 pays regroupés par régions, en collaboration avec des partenaires de recherches.

Par Jenny Sandra Randriamaherimanana

Le fondateur de Babyloan à Dauphine (2018)

DMF a invité Arnaud Poissonnier le 22 janvier 2018 pour qu’il nous parle de son beau projet et de sa réalisation. Le fondateur du premier Institut de Microfinance européen et du deuxième mondial, Babyloan, était bien installé dans sa vie de banquier de fortune, lorsqu’il s’est passionné pour la finance solidaire en 2008 !

Babyloan est né lors d’un voyage au Tadjikistan trois ans plus tôt. Arnaud Poissonnier fait la rencontre d’une micro-entrepreneure qui a reçu un microcrédit. Cette rencontre le conforte dans l’idée qu’une autre finance est possible. Il quitte alors le monde de la banque traditionnelle pour la « finance du sourire » où l’humain est au cœur des préoccupations. Dans le monde, 89% des personnes n’ont pas accès au crédit ! A travers Babyloan, Arnaud souhaite aider le plus grand nombre de micro-entrepreneurs à développer leur propre activité de subsistance. Il va alors s’inspirer d’un nouveau type d’Institut de Microfinance qui a émergé à San Francisco, aux États-Unis. Il s’agit de la plateforme de crowdfunding, Kiva, aujourd’hui la première mondiale.

Babyloan est donc, sur le modèle de Kiva, une plateforme de crowdfunding qui permet aux internautes de prêter à partir de 10€ à des micro-entrepreneurs à travers le monde. C’est la 1ère plateforme européenne de microcrédit solidaire. Les internautes choisissent le ou les projet(s) qu’ils souhaitent soutenir. Ils peuvent sélectionner un projet solidaire selon des critères qui leur tiennent à cœur, comme la zone géographique (Amérique, Afrique, Europe ou Asie), le secteur d’activité (Agriculture, Alimentation, Artisanat, Commerce ou Services), le genre (soutenir l’entrepreneuriat féminin ou masculin).

Les prêteurs déterminent ensuite le montant de leur prêt solidaire. Sur Babyloan, le montant des projets se situe entre 30 et 10 000€. Par la suite, le prêteur recevra tous les mois les remboursements de son prêt solidaire. La durée de remboursement du prêt dépend de la maturité du projet solidaire soutenu. Sur cette plateforme de financement participatif, la maturité des prêts est entre 2 et 36 mois, avec une moyenne de 10 mois.

 

La finance durable

ARTICLE RÉDIGÉ PAR CHARLES-THIERRY LACAUSSADE (RESPONSABLE DU PÔLE CONFÉRENCE CHEZ DMF)

Nous retrouvons dans la finance durable l’Investissement Socialement Durable (ISR), la finance solidaire (micro-crédit, micro-assurance) et plus généralement l’investissement responsable. Celle-ci semble devenir attractive pour deux raisons principales : la pression des gouvernements et la nécessité d’investir dans des marchés pérennes pour garantir un profit de long terme. De surcroît, l’émergence des critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance (ESG) crée une forte émulation dans la sphère de la recherche. En effet, ces nouveaux critères forment un nouveau prisme d’information à partir duquel les agents déploient leurs mécanismes décisionnels).

La prise de décision dans le cas d’un investissement comme un portefeuille d’actifs revient caricaturalement à choisir un couple risque/revenu, c’est à dire un risque à supporter et une prime de risque recherchée (en fonction de la classe d’actifs choisie). En considérant le risque à supporter (diversifiable et agrégé) ainsi que la prime de risque à attendre en fonction des classes, l’agent doit alors construire son portefeuille en fonction des critères qui constituent le « process ». Celui-ci doit d’ailleurs être détaillé dans ce qu’on appelle « prospectus » pour être présenté aux éventuels clients et surtout être validé par les autorités de régulation. Le portefeuille peut alors avoir différents objectifs de rendement. Soit il doit égaler le rendement moyen du marché soit il doit battre un indice de référence. Cependant, aujourd’hui se pose la question de la pérennité du secteur dans lequel on investit à un horizon de moyen terme. Le secteur des énergies fossiles risque de s’éteindre là où celui des énergies durables par définition se veut renouvelable. C’est notamment dans cet arbitrage qu’interviennent les normes ESG. Celles-ci tentent de mettre en lumière de nouvelles dimensions aussi bien qualitatives que quantitatives de l’investissement en question en adoptant une typologie similaire à celle utiliser par l’ONU pour déclarer ses dix-sept objectifs de développement durable pour mettre fin à la pauvreté d’ici 2030 ainsi que celle utiliser dans les Accords de Paris pour lutter contre le réchauffement climatique.

L’approche du risque classique en finance peut se résumer à celle de l’analyse de Markowitz datant de la fin des années 1950. Celui-ci a mis en évidence la diversification efficiente mais surtout a mis en exergue le potentiel de la méthode visant à exploiter les covariances des corrélations. On modélise alors le rendement du portefeuille par une variable aléatoire dont l’espérance est le rendement espéré et l’écart-type donne une idée de sa volatilité. Le couple rendement/risque est donc bien central dans l’arbitrage prenant en compte le rendement moyen et  le rendement anticipé (bien entendu la potentielle aversion au risque intervient ici, il faut remarquer que ce terme peut aussi contenir la pression de la régulation qui rend la prudence obligatoire). Pour mesurer cette aversion au risque, on la modélise par une fonction objective: avec un critère espérance/variance et un gamma qui traduit  les préférences. Cela est d’ailleurs assez représentatif de la réalité. En effet, les normes Market In Financial Directive (Mifid) obligent les gestionnaires d’actifs de demander à leurs clients où il se situent dans une grille d’analyse comportementale devant décider du mode de gestion. Il existe une multitude de profils qui présentent des caractéristiques précises dans la gestion du risque. On peut citer le profil Prudent, le Conservateur, l’Agressif, le Medium ou encore le Complexe. Cette modélisation du risque conduit alors à construire un équivalent certain de cet actif: s’en suit le calcul de rendement en fonction de l’appétence au risque (le gamma).

Du reste, il y a différentes contraintes que Markowitz ne considère pas dans son modèle. Par exemple, les brokers ne disposent pas de tous les titres, de surcroît ceux-ci réclament des commissions ce qui génèrent des coût de transaction. De plus, ce modèle ne prend pas en compte le cadre légal et notamment les nouveautés. Il faut aussi noter que tous les agents ne sont pas en mesure d’avoir des positions « short » (achat/vente à découvert). En revanche, lorsqu’on veut hedger un portefeuille, c’est à dire qu’on cherche à couvrir les titres par des contrats futurs (techniques de pondération pouvant se baser sur la maturité, la duration, la Price Value of Basis Point, les statistiques). Cet affinage du modèle Medaf (CAPM capital asset pricing model) permet ainsi de déterminer la rentabilité d’un portefeuille en fonction de son risque. In fine, la dissection et la compréhension des modèles utilisés par les agents tels que les gestionnaires d’actifs et les traders permet de comprendre les mécanismes décisionnels de ces agents. Ainsi, ces connaissances permettraient de créer des incitations en complément du cadre légal largement violé pour pouvoir éviter des déviances favorisant l’instabilité financière et plus largement l’instabilité économique. De ce fait, nous pourrions essayer de faire des conjectures sur ce qui pourrait pousser un agent à préférer un Investissement Socialement Responsable (ISR) plutôt qu’un produit plus rentable (en terme financier c’est à dire en terme de profits à court terme) mais aussi plus complexe et peut être plus risqué. Nous pourrions déduire d’un tel cadre théorique un système d’incitations et de désincitations qui aurait la potentialité de réduire les comportements et les décisions dangereuses pour les marchés financiers et l’économie réelle. Ces incitations pourraient ainsi reposer sur le système d’évaluation des actifs financiers qui devrait reposer sur les mêmes mécanismes que ceux des décisions des agents. Cependant, au-delà de ce cadre théorique, l’idée sous-jacente des agences gouvernementales est simple : mettre en valeur les normes ESG et leurs donner du poids dans l’analyse financière pour responsabiliser notre économie et la rendre davantage durable. En effet, donner du poids à ces critères dans la prise de décisions des agents financiers revient à mettre en avant l’investissement socialement responsable. Il s’agit d’ailleurs d’une des priorités du quinquennat d’Emmanuel Macron. Il désire placer la France à la pointe de l’ISR en encourageant notamment des événements comme le BNP Paribas Sustainable Future Forum ou la semaine de la finance responsable.

Bien sûr, lorsque nous nous parlons d’Investissements Socialement Responsables, nous entendons toutes les stratégies d’investissement des agents qui font rentrer dans leurs calculs des problématiques sociales et/ou environnementales. La micro-finance s’inscrit dans cette dynamique et ne dépend pas directement d’agents institutionnels. Ainsi l’émergence de la micro-finance a notamment permis d’améliorer l’accès aux services financiers à des agents exclus de ce système et a donc crée de nouveaux actifs financiers. Néanmoins, la micro-finance s’est rapprochée de la finance traditionnelle à travers le processus de « commercialisation ». Ainsi les Instituts de Micro-Finance (IMF) sont passés d’un objectif non-lucratif à la recherche d’un profit minimum les transformant en banques de micro-finance. Ce changement a engendré le problème de la déviation de la mission sociale qui cible alors une autre population. Ce changement rend le cadre théorique économique déjà existant applicable et surtout assez efficace: on peut évoquer l’asymétrie d’information, des phénomènes d’anti-sélection ou même d’aléa moral. Le modèle de Copestake (2007), micro-économiquement fondé, retranscrit particulièrement bien le  caractère conflictuel des deux objectifs : performance financière qui semble inéluctablement s’opposer à la performance sociale. Il modélise assez bien l’arbitrage des agents grâce à des courbes d’indifférence qui sont formées par la combinaison de performance financière et de performance sociale offrant la même utilité pour l’IMF. Or à partir de ce projet, il s’agirait de réussir à modéliser l’ISR comme pouvant réconcilier la performance économique et sociale (notamment en désagrégeant ces dernières. Cette modélisation doit donc permettre une certaine évaluation des performances des actifs socialement responsables.

Cependant il nous reste à définir les « performances » attendues de l’ISR. En effet, si on se tient à la définition de la performance absolue, on ne prendrait en compte que la différence entre la valeur liquidative finale et le prix d’achat. De même, les autres méthodes d’évaluation habituelles d’actifs tel que le ratio de Sharpe (mesure de la prime de variabilité, qui intègre à la fois les rentabilités de l’actif dégagées en excès du taux sans risque et le risque de l’actif) ou l’Alpha de Jensen (mesure la super-performance par rapport à la performance attendue sous les hypothèses du Modèle d’Evaluation Des Actifs Financiers) ne permettraient pas d’évaluer les performances dites « extra-financiers ». Il faudrait donc essayer de construire et de légitimer des indices extra-financiers (ESG) se voulant: «environnementaux, sociaux et de gouvernance ». En effet, le principe des « low-powered incentives » montre que de moindres incitations financières peuvent décupler les motivations intrinsèques et finalement créer une certaine valeur ajoutée « morale ou éthique » inhérente aux produits socialement responsables. De surcroît, il pourrait être intéressant de montrer que le modèle MEDAF peut être problématique. En effet, classiquement ce modèle préconise une forte diversification des portefeuilles pour pallier la volatilité des actifs et ainsi diminuer le risque sous les hypothèses d’information parfaite (rentabilité, risque associé, corrélation avec les autres actifs). Or nous avons vu que la titrisation engendre un défaut d’information très important sur les sous-jacents des actifs. Certes les produits dérivés en général répondent au critère de diversification mais ne permettent pas de se limiter à un seul « risque de marché ».  Et justement, l’évaluation des actifs financiers ne parvient pas toujours à lever l’opacité de l’information : elle peut même au contraire conforter les agents économiques dans leurs évaluations basées sur des données lacunaires et/ou biaisées. Cette évaluation a été au cœur de la crise de 2007 : on pourrait à nouveau évoquer les agences de notation mais il peut aussi être important de souligner la place de la gestion et de la comptabilité. En effet, on retrouve naturellement des enjeux de taille autour de la norme IAS 39 (2001) et du principe de« juste valeur ». Cette norme pourrait être alors une sorte de catalyseur pour un choc financier qui pourrait alors contaminer l’économie réelle. L’évaluation des actifs financiers prend en compte les plus-values potentielles futures. Or en cas de moins values très importantes, les entreprises peuvent être très fortement ébranlées. La norme IFRS 9 devrait, selon les évaluations des économistes, moins exposer les entreprises en leurs permettant de mieux anticiper les événements de marché. Il peut être bon de rappeler ici que les normes IFRS favorisent les principes plutôt que les règles et qu’elles répondent à un cadre conceptuel (asymétrie d’information, théorie de l’agence). De ce fait, compléter ou affiner ce cadre conceptuel peut sembler nécessaire pour minorer les chocs financiers et éviter certaines crises économiques.

Ainsi, une autre évaluation des performances de l’ISR, et des actifs financiers en général est possible. Il s’agirait de tenir compte d’une part des profits réalisés et mais aussi des externalités  positives ou négatives dans la sphère réelle. Dès lors que le sous-jacent est un micro-crédit, le produit de micro-finance influence la sphère sociale de façon directe. Il est certain, que ce genre de crédit peut permettre d’augmenter le pouvoir d’achat des ménages y ayant recours. A long terme, on pourrait estimer qu’à une échelle régionale, le microcrédit peut être un catalyseur de croissance ainsi qu’un vecteur d’émancipation de la femme. Néanmoins, ces résultats prometteurs sont bien entendu à relativiser : il faut se demander si cela est vraiment viable long terme, si on retrouve de réelles externalités positives locales voire globales. De surcroît, pour parvenir à un taux de non remboursement le plus bas possible, les IMF doivent prendre en compte l’aléa moral potentiel en appliquant un filtre, en interprétant les signaux. Ainsi une certaine tranche de la population n’a toujours accès à aucun produit financier. De même, il pourrait être nécessaire de vérifier que l’utilisation de micro-crédit n’est pas vectrice d’exclusion par rapport à d’éventuels communauté (le micro-crédit contrarie le principe de self-help, de perte de lien social et de stigmatisation. En somme, l’évaluation est très complexe. En effet, les actifs socialement responsables dégagent une sorte d’incertitude quant à leurs performances sociales. En revanche, réussir à évaluer la valeur ajoutée des investissements socialement responsables grâce à une méthodologie consensuelle et globale serait un moyen d’inciter davantage les agents économiques. Cette méthodologie ne pourra évidemment pas être parfaite mais devrait prendre en compte un maximum de facteurs notamment extra-financiers. Certains instituts comme  Al Amana au Maroc, Spandana en Inde ou Compartamos permettent d’ailleurs à des chercheurs d’évaluer leurs expérimentations directement et d’influer sur celles-ci en donnant leur méthodologie. Ce genre d’ouverture permet donc une forte transparence facilitant l’évaluation objective des performances des micro-crédits et des comportements des agents économiques.

Bibliographie :
Landier A. et Nair V., “Investissement Socialement Responsable: une Approche Efficace et Rentable”, En Temps Réel, n. 34, Juin 2008

Zaouati P., « Investir ‘responsable’ : en quête de nouvelles valeurs pour la finance »,  ed. Lignes de Repères, Septembre 2009

Projection de « Microcrédit en 4L » (2017)

DMF a invité Matthieu Tordeur et Nicolas Auber en février 2017 pour une projection de leur film « Microcrédit en 4L » qui retrace l’histoire d’un tour du monde un peu spécial.

Nicolas et Matthieu étaient encore étudiant quand ils ont décidé de réunir 25 000€ qu’ils ont prêté à 150 microentrepreneurs. Ils se sont ensuite embarqués pour un voyage d’un an à bord d’une 4L de 1986, dans le but de rencontrer les hommes et le femmes qu’ils ont aidé à mener à bien leur projet.
Ce film est donc le récit d’un voyage fou sur les routes du monde (150 000 kms parcourus) pour soutenir et promouvoir l’entreprenariat par le microcrédit.

La projection s’est terminée autour d’un verre (de jus) dans le bar des étudiants de Dauphine, permettant ainsi à tous de discuter avec ces deux aventuriers, mais aussi de rencontrer l’équipe de DMF.